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samedi 2 novembre 2013

Les Engremys des Serph

Gusman Serph
(1820-1902)
Le 27 mai 1870, vers 10 h 30, on entendit à Poitiers qu'une catastrophe venait de se produire sur la voie de chemin de fer de Poitiers-Limoges, près de la station de Saint-Benoît. D'après les détails rapportés dans la presse de ce qu'on nomma "L'accident de Passe-Lourdain", il s'était avéré qu'après son départ de Poitiers, on s'était aperçu qu'un essieu d'un des wagons à charbon venait de rompre. Les liens entre ce wagon et les voitures de tête ne tarda pas se brisaient, et tandis que les 3 voitures de tête continuait leur chemin, le wagon à l'essieu rompu, immobilisé, reçu de plein fouet les wagons qui le suivaient. L'ensemble des voitures ainsi désolidarisé de la locomotive dérailla mais, par chance, seuls les wagons de tête furent endommagés. Les choses aurait pu être pire, sans l'esprit alerte d'un voyageur. Celui-ci s'était échappé par la vitre de son wagon resté suspendu dans le talus, il s'était mis tout à suite à organiser les secours, appelant à l'aide, excitant le monde. Il avait, avec une énergie incroyable, soulevé les wagons brisés pour secourir les victimes qui allaient périr écrasées ou étouffées sous les débris.
— Et comment se nomme ce voyageur ? demanda-t-on,
— Ah, monsieur, nous n'en savons rien... on nous a dit qu'il s'agissait d'un conseiller général, du côté de Civray... ah ! si jamais quelqu'un a mérité la croix d'honneur, c'est bien celui-là !
Au terme du décompte des blessés et des morts, on apprit enfin le nom de cet organisateur des sauvetages : Gusman Serph !



Gusman Serph naquit le 12 juillet 1820 à Civray. Il fut, vers 1844, chef de cabinet du préfet d'Imbert de Mazères et fut rattaché à la préfecture de la Corse de 1849 à 1851. Après le coup d'État de 1852, il se retira et s'occupa principalement d'agriculture. Il épousa, le 9 janvier 1855, à Niort, Marie-Amélie Bernard, fille de feu Jean Pierre Ferdinand Bernard, ancien receveur de l'enregistrement. Les années suivantes, il fut maire de Savigné (1860-1862), et était, en outre, propriétaire à Niort, et rapporteur de la commission chargée d'attribué la prime d'honneur en 1867, dans le concours régional de Bordeaux (région du Centre-Ouest). Il échoua comme candidat indépendant au corps législatif dans la 3ème circonscription de la Vienne, le 1er juin 1863, contre Bourlon, candidat officiel. Il était de nouveau membre de la commission de la prime d'honneur de 1870, dans le concours régional de Limoges (même région). Pour les années 1871-1872, il faisait de nouveau parti du jury, qualifié même de lauréat de la prime d'honneur des Deux-Sèvres (concours régional de Périgueux, même région). Finalement, il fut élu député de la circonscription de Civray le 8 février 1871, prenant place au centre droit, puis fut réélu le 20 février 1876, comme candidat du « Comité National Conservateur ». Soutien du président du conseil Jacques de Broglie, il fut réélu  le 14 octobre 1877 après la dissolution de l'assemblée au mois de mai précédent, et il était, en 1879, vice-président du conseil général de la Vienne et l'un des fondateurs du groupe constitutionnel auquel la mort du Prince Impérial donna quelques temps une certaine importance.
Il fut candidat et élu le 21 août 1881, contre Merceron, mais le résultat du vote fut invalidé. Il se représenta devant les électeurs et fut reconduit dans son mandat le 2 juillet 1882, toujours à droite, et de nouveau le 4 octobre 1885, sur la liste conservatrice de la Vienne, et encore le 22 septembre 1889.
En 1893, il écrivait qu'il avait été trompé dans ses espérances, la dernière chambre n'ayant fait que suivre les errements de celles qui l'avaient précédée depuis 1876. Dénonçant scandales, procès honteux et marchandages, il invita « le pays désabusé à n'envoyer à la Chambre prochaine que des députés résolus à poursuivre le retour de l'honnêteté dans l'exercice du pouvoir. » En ballottage au premier tour, il emporta toutefois l'élection au deuxième tour du 3 septembre 1893. A la Chambre, il devint membre de diverses commissions et président de plusieurs bureaux. Il déposa des propositions visant à l'indemnisation des victimes de calamités agricoles dans l'arrondissement de Civray, et prit part à la discussion d'un texte de loi modifiant le taux des droits de douane sur les chevaux et mulets.
Il fut élu membre correspondant de la Société Nationale d'Agriculture lors de la séance de l'assemblée du 20 juin 1894.
Il a 78 ans et 27 ans de mandat lorsque, finalement, il fut battu par son adversaire René Vincent Brouillet, directeur du cabinet du gouverneur général de l'Algérie, qui fut lui-même battu au second tour par Maurice Pain. Serph se retira de la vie politique et mourut aux Engremys le 26 mars 1902.



Gusman Serph était le fils d'Olivier Roland, qui fut notaire, sous-préfet, conseiller de préfecture, et conseiller municipal de Savigné, et d'Eugénie Guény-Labraudière, tous deux héritiers de deux grands familles civraisiennes (voir les articles SERPH et GUÉNY de Chambaudrie), épousés le 25 février 1818 à Civray. De leur union, ils eurent :
  1. Jean Olivier, né le 1er février 1819 à Civray ;
  2. Marc Gusman, dit Gusman, donc ;
  3. Eugénie Anne Christine, née le 5 août 1822 à Civray et morte jeune le 31 octobre 1828 audit lieu ;
Le ménage se fixa en 1845 aux Engremys, et débuta l'amélioration, voire la transformation du domaine, qui était alors en grande partie en friche, avec quelques petits champs et de nombreux chemins bordés de grandes haies. Les eaux pluviales, sans écoulement, stagnaient une grande partie de l'année. On s'employa donc à défrichées les terres incultes au moyen de puissantes charrues, 8000 mètres de haie furent arrachés et 2000 mètres de chemins inutiles supprimés. On créa des fossés pour évacuer les eaux stagnantes, qui furent aussi absorbées par les labours profonds. Les terres étant toujours impropres à la culture, on procéda à des chaulages énergétiques : ce fut le sol même des Engremys qui fut transformé.
Le trente septembre 1859, le maître de maison mourut, et sa veuve, aidée de ses enfants, continua son oeuvre. En 1869, ce domaine fut lauréat de la prime d'honneur du département de la Vienne, choisi parmi 14 terres. Cette propriété, augmentée par des achats successifs, comptait alors 200 hectares d'un seul tenant, composés de métairies de 30 hectares chacune, des bois occupant 40 hectares, ainsi qu'une réserve de 10 hectares (de plus, le domaine se partageait entre les communes de Savigné, de Civray à l'Ouest et de Genouillé au Sud).

Carte des Engremys, extraite des Primes d'honneur, les médailles de spécialités et les prix d'honneur
des fermes-écoles décernés dans les concours régionaux en 1869
, Imprimerie Nationale, 1872

Son mode d'exploitation fut particulièrement intéressant pour les membres du jury de ce concours. En effet, c'était le métayage, conseillé par les circonstances locales, par la rareté de la main d'oeuvre, par la nécessité, encore, de marcher progressivement avec les seules ressources du domaine.

Le cheptel entier, animaux, instruments et harnais, appartenaient à Mme Serph. Les colons avaient la faculté de jouir de tous les produits des jardins qu'ils cultivaient, et de prendre sur les racines récoltées dans les cultures toutes celles dont ils avaient besoin pour leur consommation. Chaque colon était tenu d'avoir une vache à lait et de blanchir leur métairie, la chaux étant fourni par la carrière située sur la domaine. A ce titre, ils étaient restreints à payer l'impôt établi pour leur métayage et de suivre toutes les instructions qui leur étaient donnés pour les cultures, récoltes, entretien, nourriture et vente des animaux. Chaque colon cultivaient avec leur propre matériel, mais, lorsque le besoin était, les colons s'entraidaient dans le prêt de leur personne et de leur attelage (labours profonds à dix boeufs, rentrée des récoltes, battage des céréales, etc.).

Les terres des métairies des Engremys étaient divisées en 8 soles, 2 étaient réservées à la luzerne. Les 6 autres furent soumis à une rotation précise :

  • première année : choux du Poitou, maïs-fourrage et topinambours, avec compost de chaux et fumure ;
  • deuxième année : racines  et légumes fumés ;
  • troisième année : froment d'hiver ;
  • quatrième année : trèfle ordinaire ;
  • cinquième année : froment d'hiver ;
  • sixième année : avoine d'hiver ou orge de printemps ;
Ces dernières plantes étaient ordinairement suivies de cultures dérobées : navets, farouch ou trèfle incarnat ou garrobe.
On labourait en grandes planches, ordinairement sur 25 à 30 centimètres de profondeur. Les labours de défoncement étaient fait à la charrue défonceuse de Roville : ils bouleversaient le sol jusqu'à 50 centimètres, mêlant la terre rouge (argiles à châtaigniers) à la couche arable.  On fertilisait les terres par des fumiers portés aux champs directement au sortir de l'étable, hors stockage sur des plates-formes d'argiles équipés d'une fosse à purin lorsqu'on ne pouvait le faire. Quelques engrais commerciaux, charrées, poudre d'os, phosphate fossile, boues de ville, étaient également employés, pour une valeur annuelle de 1000 francs.
Jusqu'en 1862, chaque hectare de terre labourable avait reçu entre 120 et 150 hectolitres de chaux, prise dans des fours éloignées. A cette date, on découvrit une carrière qui décida la construction d'un four à chaux, et jusqu'en 1869, 17000 hectolitres de chaux furent employés à toutes les terres en un second chaulage. Ce four à chaux étaient mis à disposition des métayers, ainsi que le combustible, qui obtenaient ainsi de la chaux à un coût minime.

Taureau de Durham (source)
Évoquons le bétail qui était nombreux et en bonne santé. Autrefois, on se reposait sur l'élevage de mulets, jusqu'à la crise qui sévit sur cette industrie. On s'orienta vers l'engraissement des boeufs, soit achetés dans les foires à des marchands d'Auvergne, soit issus des saillies d'un taureau de Durham. Les 15 mules ou mulets qui existaient sur le domaine en 1868 furent tous vendus ou en cours de vente. En 1869, lors de la remise du prix, il comptait :
  • 20 boeufs de Salers et 18 juments poulinières, comme animaux de travail ;
  • 12 vaches, dont 8 suitées, 9 génisses de 1 an à 15 mois ;
  • 18 boeufs de 18 mois, 7 veaux de lait et 1 taureau de Durham ;
et dans les métairies :
  • 140 bêtes à laine poitevines en voie d'amélioration par le sang southdown ;
  • 11 truies, 2 verrats, 5 porcs à l'engrais, 50 jeunes porcs croisés ;
  • et de nombreuses volailles ;
Pour compléter cette rapide vue du domaine, parlons des cultures fruitières et forestières, qui comprenaient :
  • 2 hectares 50 ares de vieilles vignes, recépées, plantées en ligne et traitées suivant la méthode Cazenave,  comportant la folle blanche, le sauvignon, le jurançon et le gamet. Ces vignes étaient cultivées à la charrue et la houe et se répartissaient entre les colons ;
  • plusieurs soles étaient séparées par des lignes de pommiers à cidre ;
  • une futaie de 20 hectares, très bien entretenue, aménagés à neuf ans, était coupée par les métayers, suivant le tiers du produit ;
  • des taillis de châtaigniers faisaient parti de la réserve ;
Les activités de la ferme continuèrent. Eugénie Guény-Labraudière, veuve Serph, mourut le 22 septembre 1876. Son fils aîné, Jean-Olivier, veuf d'Anne d'Imbert de Mazères depuis 1865, y vécut au moins jusqu'en 1896, avec ses domestiques et ses métayers.



Sources :
  • Le courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres, samedi 28 mai 1870 ;
  • nombreux extraits des Primes d'honneur, les médailles de spécialités et les prix d'honneur des fermes-écoles décernés dans les concours régionaux en 1869, Imprimerie Nationale, 1872 ;
  • La Gazette Agricole, 1894-1895, p. 304 ;

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